Clarence ChantComment citer cet article : Chant C. Touche à tout [éditorial]. Can J Hosp Pharm. 2025;78(2):e3831. doi: 10.4212/cjhp.3831
La profession de pharmacien a subi de nombreux changements depuis ses débuts quand les apothicaires étaient les détenteurs de formules secrètes pour les teintures et de connaissances en pharmacognosie. L’avènement de l’industrialisation a fait passer le rôle des pharmaciens à celui de gardiens de la préparation de produits (les préparations magistrales) et de leur distribution. Puis, le mouvement de la pharmacie clinique est arrivé, ainsi que les philosophies des « soins pharmaceutiques » et de la « gestion de la thérapie médicamenteuse ». Pendant le premier mouvement, des rôles comme l’offre de services de consultation en pharmacocinétique et de gestion antimicrobienne ont été développés à tel point que la gestion antimicrobienne est dorénavant une pratique organisationnelle requise, évaluée par les sondages d’Accréditation Canada menés dans les hôpitaux. On peut donc considérer que, d’une certaine manière, un pharmacien est aujourd’hui un « touche à tout ».
En tant que praticiens de la santé, les pharmaciens continuent d’assumer de nouveaux rôles dans de nouveaux domaines. Au cours des derniers mois, le Journal canadien de la pharmacie hospitalière a publié plusieurs articles sur de nouveaux rôles innovants pour les pharmaciens, au-delà des soins pharmaceutiques traditionnels. Bentley et al.1 ont mentionné le rôle du pharmacien dans la crise climatique en évaluant l’empreinte carbone des inhalateurs doseurs inutilisés dans les hôpitaux. Ces auteurs ont constaté que, dans deux hôpitaux, en seulement trois mois, le nombre total de doses gaspillées équivalait à l’empreinte carbone d’un trajet de 5951 km en voiture! Dans un tout autre domaine, Lac et al.2 ont décrit leur expérience avec un programme communautaire de gestion des opioïdes dirigé par des pharmaciens, impliquant 22 patients, qui a permis de réduire l’équivalent en milligrammes de morphine quotidienne de 7,8 mg dans cette population difficile à traiter. Dans le même numéro, Wiebe et al.3 ont présenté les résultats d’entretiens menés auprès de 15 pharmaciens de 7 provinces, qui occupent des rôles en médecine des dépendances. Enfin, pour boucler la boucle, Dupré et al.4 ont décrit un programme national de surveillance mis en place dans 126 grands centres hospitaliers où se préparent des médicaments, avec un potentiel de contamination des surfaces par des agents antinéoplasiques. Ils ont découvert qu’environ 25 % des sites d’échantillonnage étaient contaminés par des agents chimiothérapeutiques, principalement les fauteuils de traitement, mais aussi la grille frontale à l’intérieur des hottes de sécurité biologique.
D’un côté, je félicite ces auteurs d’avoir répondu aux besoins de la profession, de la société et de notre planète commune, en appliquant leur savoir unique et approfondi sur les médicaments et les systèmes de médication pour produire des changements positifs. Il ne fait aucun doute que ces initiatives entraîneront d’autres recherches ou l’application de leurs travaux dans d’autres établissements dans toute la profession. D’un autre côté, certaines préoccupations émergent : à force de créer et de répondre à de nouveaux domaines de pratique spécialisés, nous pourrions être moins susceptibles de répondre à l’une des énigmes fondamentales de notre profession – quelle est, précisément, notre identité professionnelle – et le problème qui en découle, à savoir le fait que la plupart des diplômés des facultés de pharmacie et des pharmaciens en exercice ne sauraient la définir. De plus, les perceptions et les niveaux de compréhension peuvent varier entre les pharmaciens communautaires et ceux travaillant en milieu hospitalier.
Cette absence d’identité professionnelle – et les contradictions qui parfois s’ensuivent – a été mise en évidence dans plusieurs publications récentes. Dans une revue systématique de la littérature couvrant les dernières décennies, Kellar et al.5 ont repéré cinq identités distinctes du pharmacien : l’apothicaire, le distributeur, le commerçant, le conseiller expert, et enfin le prestataire de soins de santé – certaines étant en conflit les unes avec les autres. Ces identités, ainsi que le manque de connaissances des diplômés à leur sujet, ont été confirmées par une étude récente publiée dans notre propre journal, portant sur les pharmaciens d’hôpitaux6. L’incertitude entourant notre identité professionnelle est encore renforcée par les différences dans les champs de pratique d’une province à l’autre, même dans un domaine unique comme la prescription. Par exemple, l’ordonnance (avec ou sans ordonnance préexistante) et la demande de tests de laboratoire à l’appui de cette activité par les pharmaciens sont déjà une réalité dans plusieurs provinces (mais pas dans toutes), mais elles présentent des différences notables quant à la manière et à la portée de cette pratique. Ces incohérences dans l’identité professionnelle et les disparités dans la pratique réelle entraînent de la confusion, de l’incertitude et (probablement) une certaine insatisfaction à l’égard de la carrière choisie par les pharmaciens. Une identité professionnelle claire est essentielle dans le contexte actuel, marqué par un renouvellement générationnel de la main-d’œuvre et par un chevauchement croissant des champs de pratique entre médecins, infirmiers et pharmaciens.
Il existe une seconde partie à l’adage utilisé comme titre de cet éditorial : « Touche à tout, maître de rien ». Je n’imagine certainement pas ça pour notre profession. Je suis fermement convaincu que nous sommes des experts en matière de médicaments et de systèmes associés à leur distribution et à leur administration. Toutefois, nous devons garder à l’esprit que la question fondamentale de l’identité – qu’elle soit générale ou structurée en niveaux – doit être abordée pour que la profession s’épanouisse. Les pharmaciens peuvent – et doivent manifestement – être les maîtres du médicament, et bien plus encore. J’espère que, dans un avenir proche, nous parviendrons à assumer notre identité, même alors qu’elle continue à évoluer*!
1 Bentley A, Culley CL, Stoynova V. Counting the carbon: quantifying financial and environmental implications of wasted inhaler doses in the hospital setting. Can J Hosp Pharm. 2025;78(2):e3606. doi:10.4212/cjhp.3606
Crossref PubMed PMC
2 Lac J, Leung C, Yan K, Kapanen AI, Tilli T. Expanding opioid stewardship: collaboration between hospital and primary care pharmacists. Can J Hosp Pharm. 2025;78(2):e3664. doi:10.4212/cjhp.3664
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3 Wiebe A, Pecson R, Coupland M, Halpape K. Role of pharmacists in addiction medicine in Canada’s publicly funded health care systems: a qualitative study. Can J Hosp Pharm. 2025;78(2):e3680. doi:10.4212/cjhp.3680
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4 Dupré M, Cirtiu CMC, Caron N, Bussières JF, Tanguay C. Canadian monitoring program for surface contamination with 11 antineoplastic drugs in 126 centres: results for 2023. Can J Hosp Pharm. 2025;78(2): e3671. doi:10.4212/cjhp.3671
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5 Kellar J, Paradis E, van der Vleuten CPM, Oude Egbrink MGA, Austin Z. A historical discourse analysis of pharmacist identity in pharmacy education. Am J Pharm Educ. 2020;84(9):ajpe7864.
PubMed PMC
6 Dahri K, Luo C, Kent B, Lai M, Driver A, Haag H. Exploring the professional identity of hospital pharmacists in British Columbia. Can J Hosp Pharm. 2024;77(1):e3419. doi:10.4212/cjhp.3419
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*La citation en anglais se termine avec l’idée qu’il est souvent préférable d’avoir plus d’une spécialité que d’en maîtriser une seule; l’auteur exprime son souhait que ceci reflétera l’identité de la pharmacie dans un avenir proche.
Adresse de correspondance: Dr Clarence Chant, Pharmacy Department, Unity Health Toronto, 30 Bond Street, Room B0007, Toronto ON M5B 1W8, Courriel : clarence.chant@unityhealth.to
Conflits d’intérêts: Aucun déclaré.
© 2025 Canadian Society of Healthcare-Systems Pharmacy | Société canadienne de pharmacie dans les réseaux de la santé
Canadian Journal of Hospital Pharmacy, VOLUME 78, NUMBER 2, 2025