La recherche réalisée par les pharmaciens d’hôpitaux : une composante indispensable de la pratique quotidienne ou une attente irréaliste?

La recherche réalisée par les pharmaciens d’hôpitaux : une composante indispensable de la pratique quotidienne ou une attente irréaliste?


James E. Tisdale

Jadis, le rôle des pharmaciens d’hôpitaux en recherche se limitait généralement à coordonner la distribution de médicaments de recherche aux fins d’études cliniques1. Cependant, au cours des dernières années, bon nombre de pharmaciens d’hôpitaux ont pris part à la recherche de manière plus directe : en tant qu’investigateurs principaux ou co-investigateurs d’études sur la pharmacocinétique ou les interactions médicamenteuses, de recherches fondées sur la pratique, d’études de compatibilité et de stabilité et d’autres types d’investigations, dont les essais cliniques à répartition aléatoire. Le présent journal sert en grande partie à publier les résultats de recherches produits par les pharmaciens d’hôpitaux. Mais la recherche exige du temps, des habiletés qui ne sont pas généralement enseignées dans les facultés de pharmacie et, dans bien des services de pharmacie d’hôpitaux, elle n’est pas directement récompensée ou encouragée.

Mais, est-il important pour les pharmaciens d’hôpitaux de faire de la recherche ou de prendre part à des études? Ils sont déjà très occupés à prendre soin des patients et à participer à l’enseignement et aux tâches administratives. Pourquoi ne pas laisser la recherche aux universitaires? Est-ce raisonnable de demander aux pharmaciens d’hôpitaux un apport significatif à la recherche? D’ailleurs, souhaitent-ils en faire?

Dans ce numéro du Journal canadien de la pharmacie hospitalière (JCPH), Lee et collab.2 présentent les résultats d’une étude par sondage qui dressent le portrait de la participation des pharmaciens d’hôpitaux en recherche sur la pharmacie clinique et qui recensent les éléments perçus comme des obstacles à s’engager en recherche. Près de 90 % des pharmaciens d’hôpitaux sondés ont manifesté leur intérêt à faire de la recherche et plus des trois quarts des répondants ont indiqué avoir déjà pris part à des recherches, la médiane étant de trois projets au cours des cinq années précédentes. La majorité des projets de recherche réalisés par les répondants étaient des analyses de dossiers médicaux et des sondages plutôt que des études prospectives observationnelles ou interventionnelles entreprises par les chercheurs. Les activités liées à la recherche le plus fréquemment réalisées par les participants à l’étude étaient l’analyse des données et la présentation de résultats de recherche. Les répondants ont affirmé se sentir confiants pour évaluer la littérature et générer des hypothèses en vue de recherches. Par contre, plus de 80 % ont signalé l’analyse statistique comme un point faible. Le principal facteur de motivation à participer à la recherche était l’intérêt personnel, mais environ la moitié des répondants ont indiqué que la recherche était aussi une exigence de leur travail.

Les répondants ont déterminé quelques importants obstacles à s’engager en recherche. Sans grande surprise, les priorités concurrentes du travail et le manque de temps réservé à la recherche ont été soulignés par près de 90 % des participants à l’étude. Fait intéressant, ils n’ont pas indiqué que l’absence de formation en recherche était une faiblesse ou un obstacle, sauf dans le domaine de l’analyse statistique.

Parmi les limites de l’étude, on compte des biais typiques aux études par sondages; notamment, une proportion relativement importante de répondants affirmaient avoir déjà fait de la recherche, ce qui pourrait ne pas être vrai pour les pharmaciens hospitaliers en général. Néanmoins, les résultats de l’étude sont instructifs : bon nombre de pharmaciens d’hôpitaux souhaitent ardemment réaliser de la recherche, mais ils n’ont pas le temps suffisant pour le faire et se butent à des priorités concurrentes. Il n’y a que peu de données sur la proportion des autres professionnels de la santé (personnel médical et infirmier ou autre) travaillant en hôpital et ne relevant pas d’une université qui sont actifs en recherche, mais il ne serait pas étonnant d’apprendre que leur degré de participation, leurs motivations et les obstacles qu’ils rencontrent sont semblables à ceux des pharmaciens d’hôpitaux.

Pour ce qui est de savoir s’il est important pour les pharmaciens d’hôpitaux de faire de la recherche, plusieurs organismes de pharmacie et d’autres soins de santé ont affirmé que la recherche est en effet un élément indispensable de la pratique de la pharmacie. Il y a plus de 25 ans, l’American Society of Hospital Pharmacists (maintenant appelée l’American Society of Health-System Pharmacists) a publié une déclaration encourageant les pharmaciens au sein des établissements de santé à participer davantage à divers types de recherche, dont la recherche clinique, la recherche sur les services en santé, le développement et l’évaluation de nouvelles formes pharmaceutiques et de nouvelles méthodes et nouveaux systèmes de préparation et d’administration des médicaments, et la recherche opérationnelle comme les études des temps et mouvements et l’évaluation de programmes et de services de pharmacie présents et nouveaux (c’est-à-dire la recherche fondée sur la pratique)3. Selon l’American College of Clinical Pharmacy (ACCP), les travaux de recherche et d’érudition sont des éléments principaux des normes de pratique pour les pharmaciens cliniciens4. Dans une déclaration diffusée en 2006 par l’American Public Health Association, on exprime « le besoin et l’occasion pour les professions de pharmacie et de santé publique de collaborer à la réalisation de précieuses recherches » [traduction libre]5. Aux États-Unis, la National Association of Boards of Pharmacy inclut la « recherche sur les médicaments ou en lien avec eux » dans sa définition de la pratique de la pharmacie et le Council on Credentialing in Pharmacy indique que la « participation aux activités de recherche » est un domaine de la pratique de la pharmacie6. La Société canadienne des pharmaciens d’hôpitaux (SCPH) énonce clairement qu’elle « est en faveur de la recherche et reconnaît qu’elle fait partie intégrante de la pratique de la pharmacie [et que] c’est pourquoi elle encourage ses membres à soutenir les activités de recherche, à entreprendre de tels projets et à y participer »7. D’autres éditoriaux du JCPH ont appelé les pharmaciens d’hôpitaux du Canada à participer davantage à la recherche et à publier encore plus8,9. Il semble hors de tout doute que la recherche est considérée comme un élément essentiel de la pratique de la pharmacie hospitalière.

Mais alors, comment surmonter les obstacles à la recherche qui se dressent devant les pharmaciens d’hôpitaux? Les problèmes de temps et de priorités concurrentes ne sont pas faciles à surmonter. Dans un monde idéal, les services de pharmacie des hôpitaux réserveraient du temps de recherche aux pharmaciens, mais cela est peut-être irréalisable. Cependant, des moyens incitant les pharmaciens d’hôpitaux à participer à des recherches pourraient être mis en place par les services de pharmacie hospitalière grâce à des programmes de rémunération au mérite ou des programmes de perfectionnement professionnel pour lesquels la participation à des recherches serait l’un des critères pris en compte pour une augmentation salariale ou une promotion. De plus, les services de pharmacie hospitalière pourraient rendre la recherche attrayante en octroyant des indemnités de déplacement aux pharmaciens qui présentent leurs travaux de recherche à des congrès nationaux. Les pharmaciens d’hôpitaux dotés d’un intérêt marqué pour la recherche pourraient faire équipe avec des chercheurs plus expérimentés pour appuyer les études en cours ou à venir. Cela pourrait mener à des effets positifs comme céder la responsabilité d’un élément de l’étude à un pharmacien, entretenir des collaborations futures avec les chercheurs et acquérir une plus grande expérience en recherche qui pourrait mener à des travaux indépendants. Qui plus est, les organismes des systèmes de santé ou les organismes professionnels pourraient mettre au point des programmes de formation en recherche avec mentor ou envoyer des pharmaciens participer à des programmes déjà en place comme ceux élaborés par l’ACCP10.

L’étude par sondage de Lee et collab.2 met en évidence le désir des pharmaciens d’hôpitaux de participer à la recherche et révèle leurs motivations ainsi que certains éléments perçus comme des obstacles. Les pharmaciens ont l’occasion de participer à une large gamme de recherches cliniquement importantes. L’intérêt manifesté par les pharmaciens d’hôpitaux à participer en recherche est opportun et augure bien pour l’avenir de la recherche dirigée par les pharmaciens d’hôpitaux.

[Traduction par l’éditeur]

Références

1 Stolar MH, Gabriel T, Grant KL, Koeller J, Letendre DE. Pharmacy-coordinated investigational drug services. Am J Health Syst Pharm. 1982; 39(3):232–6.

2 Lee R, Dahri K, Lau TTY, Shalansky S. Perceptions of hospital pharmacists concerning clinical research: a survey study. Can J Hosp Pharm. 2018;71(2): 105–10.

3 American Society of Hospital Pharmacists. ASHP statement on pharmaceutical research in organized health-care settings. Am J Hosp Pharm. 1991;48:1781.

4 American College of Clinical Pharmacy. Standards of practice for clinical pharmacists. Pharmacotherapy. 2014;34(8):794–7.
cross-ref  pubmed  

5 The role of the pharmacist in public health. Policy no. 200614. Washington (DC) : American Public Health Association; 2006 novembre 8. Publié au : https://www.apha.org/policies-and-advocacy/public-health-policy-statements/policy-database/2014/07/07/13/05/the-role-of-the-pharmacist-in-public-health. Consulté le 26 janvier 2018.

6 Scope of contemporary pharmacy practice: roles, responsibilities, and functions of pharmacists and pharmacy technicians.Washington (DC) : Council on Credentialing in Pharmacy; 2009 février. Publié au : www.pharmacycredentialing.org/Contemporary_Pharmacy_Practice.pdf. Consulté le 26 janvier 2018.

7 Recherche : Énoncé sur la conduite et le soutien des activités de recherche. Ottawa (ON) : Société canadienne des pharmaciens d’hôpitaux; 2011. Publié au : https://www.cshp.ca/position-statements. Consulté le 16 avril 2018.

8 Jackevicius C. Le devoir de publier [éditorial]. Can J Hosp Pharm. 2017;70(2):95–6.
pubmed  pmc  

9 Perreault MM. Les recherches d’aujourd’hui sont les pratiques de demain : promouvoir une culture de la recherche [éditorial]. Can J Hosp Pharm. 2017;70(3):167–8.
pubmed  pmc  

10 Research and scholarship certificate program. Lenexa (KS) : American College of Clinical Pharmacy. Publié au : https://www.accp.com/academy/researchAndScholarship.aspx. Consulté le 26 janvier 2018.


James E. Tisdale, B. Sc. Pharm., Pharm. D, est professeur titulaire au Département de pratique pharmaceutique de la Faculté de pharmacie de l’Université Purdue et professeur associé de l’École de médecine de l’Université d’Indiana, à Indianapolis, en Indiana, aux États-Unis. Il est également rédacteur adjoint au Journal canadien de la pharmacie hospitalière.

Intérêts concurrents : Aucun déclaré. ( Return to Text )


Adresse de correspondance : Dr James E. Tisdale, Department of Pharmacy Practice, College of Pharmacy, Purdue University, 640 Eskenazi Ave, Indianapolis IN 46202 USA, Courriel : jtisdale@purdue.edu

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Canadian Journal of Hospital Pharmacy, VOLUME 71, NUMBER 2, March-April 2018



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